« Organiser un voyage en étant handicapée » par Isabelle Lauberthe

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Organiser un voyage en étant handicapée demande une bonne dose d’énergie, de motivation et de « positive attitude  » !
Isabelle Lauberthe

« Bonjour à vous!
Dix-huit mois à l’hôpital.
Dix-huit mois à contempler le plafond en imaginant des rêves que je réaliserai une fois sortie de ces murs tout blancs. Mes rêves peuvent être « particuliers  » : boire de l’eau à la bouteille, manger les frites de mon père, aller à l’Hippopotamus avec mon frère, marcher pieds nus dans la baie du Mont Saint Michel et puis faire un jour un grand voyage.
Partir très loin, comme si en partant, je pouvais laisser mon handicap à Paris.
Les années passent, le rêve, lui, reste. Petite variante, pour mon premier grand voyage, je partirai dans un endroit où il n’y a pas trop à découvrir, car j’ai appris avec les années que se confronter à l’inaccessible me fait trop souffrir.

Octobre 2015 : quelques tourments me donnent envie de ne plus penser mais juste de me lancer…
Ça y est… le billet pour la République Dominicaine est pris pour un départ ce mardi 24 novembre.
Une chose est sûre, organiser un voyage en étant handicapée demande une bonne dose d’énergie, de motivation et de « positive attitude  » ! Certains jours, ce « défi-rêve » devient pleurs, énervements, incompréhensions, mais je garde le cap.

Et puis, arrive ce vendredi 13 novembre. Ce moment où plus rien ne sera comme avant. Chaque blessé, chaque tué et mon coeur explose un peu plus. Je ne connaissais personne et pourtant j’ai l’impression qu’ils faisaient partie de mon entourage et vous savez pourquoi ? Parce qu’eux c’est nous.
Tout le monde analyse, décide, pense. On aurait dû faire, on va faire, on fera. C’est bien, il faut agir et surtout réagir. Je n’y arrive pas. Je pense continuellement à ces personnes à qui on a enlevé la vie. A ces personnes blessées, meurtries, traumatisées.
Ce vendredi 13 est comme mon LIS. Il y a eu un avant et il y aura un après. Je continuerai à vivre mais plus rien ne sera comme avant. Le LIS a paralysé mon corps, le 13 novembre mon coeur.

Mon voyage approche. Je n’arrive pas à me réjouir. J’ai l’impression qu’en partant, je fuis. Je suis encore trop dans la douleur et je n’arrive pas encore à penser : « vis, souris, mange, bois, aime » et pourtant, c’est là que se trouvent ma force, notre force.

Plus d’une semaine après, j’arrive à écrire pour partager mon ressenti. J’arrive à partir sans culpabiliser et puis surtout, j’arrive à me dire que je vais réaliser ce « défi-rêve » et encore plus aujourd’hui pour toutes ces personnes tuées pour avoir voulu vivre. »